lundi 11 décembre 2017

Un déclic, pas des clics

Après la vilaine collection d'automne, le défilé des essais, des bonus et des victoires en Coupe d'Europe raconte à quel point le XV de France est un fiasco en soi qui n'est pas totalement imputable au reste du rugby français. Car enfin voici que les internationaux atones de novembre se transforment après quelques jours de repos en attaquants tranchants. Prenez l'exemple de Damian Penaud : transparent sous le maillot tricolore, étincelant dans celui de Clermont. De quoi nous interroger.

Les courses de soutien demeurent le meilleur moyen de bonifier les brèches ouvertes. Quand je vois des percussions aveugles, tant de bêtise me commotionne. Apprécions plutôt l'art de viser les intervalles entre deux défenseurs, puis les convergences de joueurs autour du porteur du ballon, les leurres pour écarter les adversaires. Les Wasps, par exemple, surclassés par les Rochelais, ont néanmoins inscrit leur premier essai sur une action semblable à celle créée en première main par les All Blacks face au pays de Galles deux semaines plus tôt...

L'agenda de la FFR n'est pas calqué sur celui des supporteurs du XV de France. Après avoir obtenu de haute lutte l'organisation du Mondial 2023 en France, puis savouré une victoire à la soviétique - onze sur treize - lors des récentes  élections au sein des nouvelles régions, Bernard Laporte se penche maintenant, avec l'aide de Serge Simon, sur le cas de Guy Novès, de son staff et du jeu tricolore. Car il n'est pas possible que l'équipe de France, vitrine de notre rugby, soit ainsi éteinte quand partout ailleurs il fait jour.

Montpellier, sous la houlette de Vern Cotter, parvient en quelques mois à passer du rugby serré à la sud-africaine à une partition plus épanouie, en témoigne son succès bonifié à Glasgow. La Rochelle donne une leçon de vivacité, de pertinence tactique et de rugby complet aux Wasps, dans le sillage de Priso, Bourgarit, Jolmes, Balès, Doumayrou, Rattez et Aguillon. Clermont ridiculise les doubles champions d'Europe en titre comme jamais ils ne l'ont été dans leur histoire. Comme quoi, il est n'est pas encore l'heure de désespérer. A condition de trancher dans le vif avant le Tournoi 2018.

Certes, la construction tactique des équipes nationales est sans doute plus sophistiquée que celles de clubs. Mais je ne suis pas certain qu'il faille tout compliquer en ce qui concerne le XV de France. J'apprends, à travers quelques échanges, que nos internationaux seraient fatigués d'avoir été trop préparés au mois d'août ? Je les ai trouvé plutôt fringants, au contraire, à l'image de Chat, Bastareaud ou Doumayrou, pour ne prendre qu'eux trois. Le souci est ailleurs.

Trop d'analyses vidéo, de statistiques et de combinaisons leur sont infusées à Marcoussis en un laps de temps trop court pour être consacré à cette partie informatisée qui ne sert surtout qu'à rassurer un staff qui n'a pas l'air de fonctionner en interne sur la même longueur d'onde. Quant à la figure tutélaire de Guy Novès, il apparait qu'elle tétanise les joueurs au lieu de les galvaniser, l'effet inverse de ce qu'avait souhaité avec conviction l'ancien coach toulousain à sa prise de fonction.

Une décision sera prise fin décembre. La FFR l'a inscrite sur son agenda et en maîtrise l'annonce. Rien n'a fuité, si ce n'est un tour de table avec les acteurs du rugby français. Au regard des récentes performances, il faudrait plutôt penser à débaucher pour une pige de trois mois le duo rochelais Collazo-Garbajosa, ou le kiwi Cotter, qui a déjà fait des miracles à Clermont et en Ecosse. Le Tournoi des Six Nations 2018 approche à grandes enjambées : il est trop tard pour annoncer un grand projet fédérateur des toutes les strates rugbystiques françaises.

Le XV de France, désormais en situation d'urgence, a besoin d'un défibrillateur, d'un entraîneur entraînant qui libère les énergies, d'un technicien qui parle aux hommes et aux âmes. Car on voit bien qu'elles sont nombreuses, ces forces vitales, à n'avoir besoin que d'un déclic pour s'exprimer, plutôt que d'un projet enregistré sur ordinateur dans lequel risquer, une nouvelle fois, de s'engluer à l'heure où se présente déjà l'Irlande. Ce sera samedi trois février d'une année qu'on espère vraiment nouvelle.

En guise d'épilogue. Après la venue de Castres en Champions Cup, plus aucune rencontre de rugby de haut niveau ne se déroulera sur la grasse pelouse bombée du stade Yves-du-Manoir de Colombes dont la particularité demeure pour l'éternité ce tunnel creusé sous le terrain et qui mène du couloir des vestiaires jusque derrière l'en-but gauche et qui vit sortir plusieurs générations d'internationaux. Ceci clos un chapitre de notre histoire : le Racing 92 va désormais évoluer dans une salle de spectacle. Difficile d'imaginer métaphore plus parlante.

A noter : le magazine Flair Play s'appelle désormais Intercalé. Pensez à vous abonner : c'est le meilleur moyen de le recevoir. http://flair-play.com/

mardi 5 décembre 2017

Légende d'automne

Sur ce plateau, la température est tombée de plusieurs degrés. Saturé de buzz et de brèves, j'y effectue un retour aux sources, moi dont le père est natif de Lembras. Belvès reçoit Sarlat. Recevoir prend là tout son sens profond. De cette chaleur humaine qui donne au rugby de terroir une saveur sans pareille. Quand s'est ouverte peu après midi la salle de réception sur de longues tables achalandées depuis déjà un bon quart d'heure autour d'un potage bouillant, montait le brouhaha des échanges passionnés, dirigeants, invités, visiteurs et partenaires mêlés. Une invitation à ne pas manquer.

Nous sommes quelques amis choisis par Montaigne et La Boétie, serrés comme liés, et autour de nous défilaient les bénévoles dans un ballet de plats copieux à passer. Nos échanges peinent à prendre voix, couverts par les annonces des résultats de la bourriche dont on sait au moment de sortir nos billets que les bénéfices vont directement dans les caisses de l'école de rugby. Personne n'est venu là pour prendre mais bien pour donner. Servir. Ce verbe trouve échos dans cet avant-match embué, terminé par un café soutenu.

En lever de rideau, la réserve de Belvès prend la leçon, donnée par celle de Sarlat; mais son avance au score est telle que ces juniors barbus se laissent aller au plaisir du jeu sans contingences sous les applaudissements d'un public déjà compacté dans l'unique tribune aux bancs de bois, rehaussés par quelques cris d'encouragements dont on remarque qu'ils émanent d'une brochette de jeunes filles bourgeonnantes venues se faire entendre et capter un regard.

Le soleil disparait à la mi-temps. Et du coup la température descend encore d'un cran. Mais pas l'intensité du match entre équipes premières. Menés à la pause, les joueurs de Belvès ne se sont pas réchauffés dans le vestiaire, non, ils sont revenus illico sur le terrain, visages fermés, vexés. Décidés. Il y avait là un Géorgien sosie de Gorgodze, deux Iliens vite blessés, dont l'un - centre casqué - sur commotion, et quelques beaux gabarits. Une chandelle, un groupé-pénétrant et une bagarre générale plus tard, Belvès prenait son match en mains. Mais perdait un de ses piliers sur carton rouge, note artistique décernée pour un crochet du droit devant l'arbitre.

En supériorité numérique, Sarlat remontera une partie de son handicap au score, 34-25, fiertés intactes des deux côtés. Un fiston est sur la feuille de match, et son père partage avec moi un corona. Chacun des spectateurs a d'ailleurs un ami, un voisin, une relation ou un membre de sa famille sur le terrain. Le jeu ? Plaisant. Du rugby engagé et pas seulement frontal, de belles percées proprement conçues, des ballons portés à dix et plus quand il le fallait, du jeu au pied d'occupation, de gros tampons, de la solidité dans les rucks, de la solidarité partout.

Ce dimanche de Fédérale 3, personne autour de moi n'a évoqué le XV de France ou l'affaire Laporte/Flessel qui alimentent pourtant les médias. Les événements d'en haut n'influent pas sur le rugby d'ici, lequel relie toujours avec autant d'élans les êtres par un dimanche d'automne qui ressemble déjà à l'hiver. On se donne rendez-vous au match retour, pour ce qu'il promet. La veille, Castres a écrit son histoire à Ernest-Wallon, mais je n'ai pas vu - mais pas cherché non plus - le grand écran plat qui doit servir dans les campagnes à suivre la dernière rencontre de Top 14 de la journée.