lundi 16 octobre 2017

L'Europe enlevée

A l'heure où la Coupe libère sa vingt-troisième édition, l'Europe se redécoupe en morceaux. La Belgique et la Grande-Bretagne hier. Aujourd'hui la Catalogne. Et demain ? La Corse, le pays Basque, la Bretagne ? La compétition ovale et bancale qui nous occupe oppose clubs, provinces et franchises, propriétaires privés et fédérations, et donc ne repose que sur un découpage administratif aléatoire. C'est toute son original, ce que vous semblez, comme moi, apprécier.

Soyons précis, l'expression Coupe d'Europe n'existe plus : elle a été dégagée par un taureau nommé Champions Cup. De Dublin, elle a migré vers Genève. L'écrivain James Joyce l'avait fait avant elle, si mes souvenirs sont bons. En fait, c'était Zurich, mais qu'importe. Nous avons là un objet biscornu, aussi particulier et original que le sont les règles de ce jeu. C'est bien ce qui rend cette compétition attachante.

Un moine irlandais, un roi de Bohème, Montesquieu puis Saint-Simon se sont successivement penchés sur le berceau de l'Europe. Et enfin Victor Hugo, qui nimba ce rêve de romantisme et lui donna ses lettres. Je ne sais pas si ce sentiment continue de prévaloir à l'heure actuelle ou s'il faut lui préférer l'idée de «composition baroque», c'est-à-dire un assemblage hétéroclite mêlant différentes sensibilités.

Transpirait samedi une opposition marquée entre le Leinster et Montpellier à Dublin en ouverture de la première journée. Vitesse, vista et technicité face à poids, canevas et obstination. Contraste saisissant, différence notable: quatre essais à deux. Bonus offensif pour l'un, défensif pour l'autre. Un résumé qui raconte mieux qu'un long compte-rendu détaillé ce qu'il advint de l'ogre du Top 14 en terre irlandaise.

Au delà de la défaite, nette, et de la difficulté des Héraultais à s'imposer dans le mouvement général, nous interroge l'inspiration du frêle Benoît Paillaugue au milieu des géants surpuissants : ou comment un lutin est capable d'effacer en deux appuis intérieurs la défense adverse tout en électrisant sa propre organisation offensive jusque là figée dans ses plans. Cette capacité à sortir du cadre, voilà bien l'esprit du jeu cher à William Webb Ellis.

Mais pour cela, précision technique et prise de décision immédiate sont demandées. La preuve, c'est ainsi que le Racing 92, Toulon et Clermont construisirent leurs premiers essais pour l'emporter - certes difficilement - face à Leicester, les Scarlets et aux Ospreys, La Rochelle y ajoutant en continuité la conservation du ballon devant les Harlequins de Londres et deux grosses doses d'acharnement : dans l'axe et devant son en-but.

La désormais baptisée Champions Cup façon football est toujours un excellent baromètre de forme avant les très attendus tests internationaux de novembre. Elle montre surtout clairement les forces et les limites du Top 14, que plus aucun entraîneur étranger de nous envie, si ce n'est pour venir y négocier un gros salaire en s'amusant d'y retrouver certains de ses compatriotes en pré-retraite bien dorée sur tranches.

En termes de préparation mentale, de technologie et de managérat, le rugby français est en retard. On le sait et on le regrette, il lui manque une vision panoramique, un projet assez large pour englober toutes les composantes du haut niveau. On en revient aux initiatives culottées du lutin Paillaugue : elles sont l'exception qui malheureusement confirme la règle, si l'on met à part la performance maritime qui montre aux clubs topquatorziens une voie à suivre.

Les réussites rochelaises et clermontoises correspondent à la hiérarchie dessinée en fin de saison dernière. Il faut s'attendre à ce que le deuxième tour européen, le week-end prochain, nous livre d'autres d'enseignements à partager, avec la visite de l'Ulster à La Rochelle, de Northampton à Clermont et d'Exeter à Montpellier, tandis que le Racing 92 et Castres se rendront respectivement au Munster et à Leicester.

Ah, j'allais oublier mais en y réfléchissant bien, on peut s'en passer : la direction bicéphale de la FFR a décidé d'ouvrir davantage le XV de France aux supporteurs, aux partenaires et aux journalistes. En cette période de coqs maigres, il est vital de développer l'élan public, de faire entrer des sous dans les caisses et de communiquer positivement via les médias. A Marcoussis, Bernard et Serge présentent la gamme hiver de leurs produits cosmétiques. Ils servent à masquer les cernes sous les Bleus.

PS: Le Tour de France annonce son départ pour le 7 juillet depuis l'île de Noirmoutier. N'en croyez rien: il commencera en fait le 17, à Annecy.

vendredi 6 octobre 2017

Crochet intérieur

Sans aucun mauvais esprit et surtout pas provocateur, j'aime poser cette question à mes interlocuteurs, pour la plupart joueurs professionnels : «Pourquoi joues-tu au rugby ?» Souvent, la réponse est longue à venir. Parce qu'elle oblige à réfléchir en profondeur, à effectuer un crochet intérieur. Parce qu'elle déstabilise. Parce qu'elle interroge vraiment.

Pourquoi exerce-t-on telle ou telle profession ? Médecin, enseignant, journaliste, fonctionnaire, entrepreneur, ingénieur, commerçant, ouvrier : la question s'adresse à chacun d'entre nous, qui que nous soyons, quoi que nous fassions. Et tout autant qu'un joueur de rugby, il est toujours intéressant d'y répondre avec la plus grande franchise.

Je ne sais pas si Frédéric Michalak a vraiment choisi le rugby pour en faire sa profession. Je crois que c'est plutôt le rugby qui l'a choisi, l'a pris par la main lui qui aimait le football et le basket, se rêvait en Michael Jordan et tentait des passes impossibles avec une balle ovale, autant que des coups de pieds brossés en banane façon Zidane.

Au moment où la génération montante vient d'être foutue dehors de Marcoussis, il est urgent de savourer les derniers délires des génies de naguère, à commencer par les relances, les feintes et les passes de ce Frédéric-là, aucunement des facéties mais bien une technique mûrie au soleil de l'inspiration, et qui articule aujourd'hui le jeu de Lyon.

Avec Aurélien Rougerie et Vincent Clerc, «Michoco» ou «Cacolak», ainsi surnommé par l'inénarrable Christian Califano, est le dernier de son genre, amateur dans l'âme, professionnel par contrat, entièrement naturel, entré dans le buzz en défilant pour un couturier diamant à l'oreille, agenda de premier rôle, humilité jamais démentie, musicien et artiste peintre par envie.

Rien de formaté chez lui. Ou alors XXL. Frédéric Michalak est un maillon de pur métal, alliage du passé et de l'avenir quand il devient actionnaire principal du club de Blagnac qui place à sa tête Christophe Deylaud, tout en prenant sous son aile le jeune demi de mêlée du LOU, Baptiste Couilloud, international moins de vingt ans promis à un futur radieux pour peu que.

La filiation Deylaud-Michalak-Couilloud, ce lien tendu comme une passe tirée au cordeau que rien n'altère. Toute l'essence du rugby tracée dans ces traits d'union qui forment une ligne. Mieux, une lignée. Comme avant cela celles magnifiquement portées par Boniface-Nadal-Castaignède, ou Maso-Sangalli-Codorniou jusqu'à incandescence.

Nous aussi participons au jeu des sept familles en choisissant notre équipe parce qu'elle a un style. Et le style, c'est l'être. En rugby comme en littérature, en sport comme en art. Le style de l'UBB ou de Toulon, d'Agen ou de Lyon, de La Rochelle, de Toulouse ou de Clermont, défini par de subtiles variations, ici la ligne d'avantage, là les blocs, ailleurs une vision d'ensemble faite d'accords et de cohérence.

Le style, c'est ce qui caractérise le mieux Frédéric Michalak quand il choisit d'associer son mentor au projet dont il est, lui, porteur à Blagnac, et son filleul à sa dernière saison sous les couleurs du LOU sans pour autant en faire un disciple. A cet instant, le style c'est la vie. Qu'est-ce que l'existence sinon une traversée. Et une telle circumnavigation ne vaut pas grand chose si l'on n'a rien partagé, rien reçu, rien donné.

On dit que nous devenons éternel dans les gestes de nos enfants. Et qu'il faut donner au moins autant qu'on a reçu. Michalak, comme d'autres avant lui, s'inscrit dans cette perspective, cette ouverture à un poste charnière dont il a occupé les deux versants, les deux battants. Alors si la passe en arrière est l'acte fondateur du rugby tel que nous le connaissons, c'est bien de transmission dont nous sommes à la fois porteurs et garants.