lundi 22 mai 2017

Hic Sunt Leones

Il y a des hématomes et des commotions à prévoir. Des bleus à l'âme aussi. La loi des demies s'apparente à une dernière pesée avant la finale à Saint-Denis. Ils ne seront bientôt que deux après s'être lancés quatorze mi-août. L'année dernière. Déjà. Dans le dernier carré La Rochelle et Toulon, Clermont et le Racing, deux affiches pour le moins inattendues compte tenu de... Les savants de Marseille auront beau faire mousser leurs neurones à l'EPO (eau-pastis-olives) personne ne sait ce qui émergera de tels affrontements.
 
J'ai lâché l'azerty, direction l'Atlantique. Me voilà JOMO d'Ovalie (Joy of missing out) pour une semaine. D'observateur suis devenu supporteur. J'assume mon petit bout de maillot jaune et noir pour vivre l'histoire d'un club qui m'a fait connaître et aimer ce jeu à nul autre pareil. Voyage vers Marseille, donc, avec dans l'esprit un peu des éducateurs - Robert Puyfourcat, Claude Bas et Louis Courthès - qui m'inculquèrent le sens de la passe, du soutien, du replacement. Et le regard qui précède tout.
 
Ils me firent toucher du doigt la notion d'équipe. Beaucoup d'eau est passée sous les ponts depuis par Poitiers, Marsilly, Fontenay-aux-Roses et Palaiseau, jusqu'à entraîner un peu, mais on n'oublie jamais là où tout a commencé, ce petit vestiaire aux bancs de bois, aux patères rouillées, ce terrain sec comme du ciment ou boueux selon. Ce ballon que j'attendais de capter avec un mélange d'anxiété et d'excitation: peur de mal faire tant il était demandé précision technique et pertinence, désir de m'exprimer puisqu'il y avait de la place dans un assemblage de quinze pour le profil d'efflanqué qui était le mien.
 
Prendre la route, fort projet. Rejoindre les amis de La Rochelle pour goûter au Pineau des Charentes à l'ombre de la tonnelle chez Jean-Pierre qui occupait le flanc de la mêlée quand je gesticulais à l'ouverture, puis partager les viandes à la plancha avec Yves-Marie, Joël et Dadou, belles âmes ovales. Prolonger ensuite l'aventure vers Castelnaudary et Montpellier auprès des grands Claude, Spanghero et Saurel. Enfin direction Marseille, son vélodrome et ses places au plus près de la pelouse, là où suent l'engagement et l'effort, où ça tonne et ahane.
 
Comment La Rochelle, l'un des plus petits budgets du Top 14, parvient à surgir en demi-finale pour écrire la plus grande page de son histoire jusqu'à maintenant est une des raisons pour lesquelles il me faut absolument m'immerger dans l'essence de ces matches à la vie à la mort qui offrent tout au gagnant et ne laissent rien au perdant si ce n'est l'émotion à partager. J'en prendrais pour une fois ma part là où tout vibre à l'unisson et non dans le perchoir des plumitifs. Retour aux sources. Pour dire un jour j'y étais.
La dernière fois que j'ai ressenti la force de cette confluence, c'était au Newlands du Cap en 1995 pour le match d'ouverture du Mondial entre Springboks de retour sur la scène internationale après une décennie de boycott et Wallabies auréolées de leur titre de champions du monde. «J'y étais» était imprimé sur un tee-shirt qui se vendait en souvenir aux abords du stade avant même que Nelson Mandela n'adresse au public et au monde un message d'introduction Nous y serons. Des Quinconces retrouver samedi Bernard (Landais), Jean-Michel (Pomasson) et Eric (ASM) est aussi au programme.
 
Si les saillies de quelques présidents salissent la belle idée qu'on se fait de ce jeu, les passer sous silence me semble de salubrité publique. Dont acte. Restent à savourer les gestes artistiques de Ma'a Nonu, Joe Rokocoko et Leone Nakarawa. When the going get tough, only the tough get going. La phase finale est un lieu à part dans la topographie ovale. Elle révèle les purs talents, les génies, ceux qui se jouent de la tension qui éteint les autres. C'est l'heure et le lieu de vérité. La stratégie n'est rien sans les joueurs, premiers. Ne jamais l'oublier.
Qui seront les déclencheurs, vendredi et samedi, dans cet opéra de vélodrome ? Qui seront ceux d'entre les grands qui feront basculer ces demies ? Victor Vito, Duane Vermeulen, Leigh Halfpenny et Jason Eaton cette fois-ci ? Dan Carter ou Aurélien Rougerie ? Le chorus prévaudra sur la partition ? Qui marquera les esprits, qui aura le geste qui sauve, qui tranche et catapulte ? Toute une saison à s'infuser pour arriver enfin à ces apothéoses qui ne se laissent pas dompter et voir les grands fauves sortir en majesté s'abreuver.
 
Vous avez sûrement chez vous une carte d'explorateur. Enfant, elle me transportait. Les côtes étaient hâchées de traits rouges irréguliers. Plusieurs roses des vents ornaient mers et océans. Surtout, là où rien n'était dessiné apparaissait, mystérieuse, cette expression : Hic Sunt Leones. Ici sont les lions. Elle marque la frontière entre l'exploré et l'inconnu, et symbolise parfaitement l'esprit de ces demies sur lesquelles plane un rêve de surprises.

lundi 15 mai 2017

Jour de fez

Un feu d'artifice du début jusqu'à la fin. Comme je n'en avais jamais admiré en Coupe d'Europe depuis l'automne 1995 qu'existe le rugby professionnel. On râle assez souvent sur ce blog devant des prestations indignes pour ne pas saluer maintenant comme il se doit le spectacle haut de gamme fourni par les Saracens, samedi, à Edimbourg. Murrayfield n'était pas plein, et il aurait fallu offrir les 12 000 sièges vides à tous les gamins des écoles de rugby des Borders, leurs parents et leurs éducateurs, tellement c'était inspirant.

Dans la chaleur du salon familial, entourés de passionnés, les poussins venus au rugby ce samedi devant leur écran de télévision sont nés sous une bonne étoile. La deuxième d'affilée des Sarries. Sans aucun doute - à mes yeux tout du moins - la plus belle de toutes les finales européennes. Je ne vois que celle de 2011 au Millennium Stadium de Cardiff entre le Leinster et Northampton (33-22) avec ses six essais et son revirement de situation pour lui faire concurrence.

Comme lorsque les All Blacks s'y adonnent, j'ai l'impression d'avoir vu en quatre-vingt-minutes toute la palette de couleurs ovales, les angles de course les plus inventifs, les passes les plus précises et les plus folles, un mouvement continu, permanent, jaillissant de la plus petite opportunité. J'imagine que dans les années 50 furent ainsi stupéfés ceux qui découvraient l'orchestre lourdais en action, les passes dans le berceau, le «plus un» en bout de ligne, coup de pied de recentrage en coda pour les avants replacés dans l'axe prenant le sillage de Jean Prat, Jean Barthe et compagnie.

Un aveu : je n'ai pas été ainsi emballé par un match de club depuis ma découverte du jeu toulousain en 1984 façonné par Robert Bru et Pierre Villepreux avec des joueurs polyvalents, Erik Bonneval et Philippe Rougé-Thomas premiers dans les regroupements pour étayer, les frères Portolan sur un pas dans le côté fermé. Lourdes, Toulouse, Saracens : tel est donc mon arbre généalogique.

Ecrins à ce joyau, la finale russe du Continental Shield et celle chargée d'émotion du Challenge européen entre le Stade Français et Gloucester ont multiplié les émotions dans le vent froid et sous la pluie. Qu'importe, Roy Laidlaw m'attendait avec un pinte de lager au comptoir du Murrayfield Hotel. Nul n'étant prophète en son pays, son fils Clark entraîne la sélection nationale néo-zélandaise à 7. Et son neveu Greig rejoindra Clermont en août après avoir fêté sa sélection avec les Lions britanniques et irlandais au pays du long nuage blanc, tournée majuscule qui débutera le 3 juin, veille de la finale du Top 14. On la suivra avec appétit.

Clermont se relèvera-t-il en deux semaines de son échec en finale de Champions Cup pour affronter le vainqueur du défi frontal que ne vont pas manquer de se livrer Montpellier et le Racing 92 en barrage ? Nous y serons, à Marseille. Pour le plaisir. En amoureux du rugby entouré de d'amis rochelais. C'est bien de cela dont j'ai envie de vous parler, cette semaine : de plaisir, d'amour du jeu, de passion. A la lumière de ce qui m'a été donné de voir de près le week-end dernier.

Le vrai beau sourire trempé d'averses de l'ouvreur russe de Enisei-STM, Yuri Kushnarev, touchant le Shield devant une centaine de spectateurs transis de froid ; la furia incontrolable de l'ailier du Stade Français, Djibril Camara, laissant échapper un mois de colère et de frustration dans une simili bagarre générale ; l'humour du nouveau recordman d'essais, Chris Ashton, le nez devant la Coupe d'Europe pour rendre hommage au "rasant" de son coéquipier Alex Goode en lui lançant : «C'était ton seul coup de pied potable de la saison». Unité de temps, de lieu et d'action: Murrayfield était une pièce de théâtre antique.

De retour au bureau, j'ai pu apprécier Agen et Biarritz s'affronter en demi-finale de ProD2 sous un soleil éclatant; guichets fermés, tribunes colorées, herbe coupée du matin tellement fraîche qu'on pouvait la sentir devant l'écran. Et ce diable de Blin encourageant ses joueurs à être «fous» ! La folie, c'est sans doute ce qui manque à l'AS Michelin, club trop lisse, trop corporate, trop patrimonial pour permettre à son équipe d'être liée par autre chose que le livre de combinaisons. Pour jouer au rugby, il faut ce ciment qui n'est pas induit par le jeu mais par les hommes.

Même quand ils sont revenus à 18-17, et ce petit point d'écart leur offrait une nouvelle perspective, les Clermontois n'ont pas donné l'impression qu'ils pouvaient l'emporter. Il leur manquait cette étincelle, cette inspiration, cette respiration collective, ce génie qui allume les exploits. Seuls une organisation tactique millimétrée et une choix stratégique surprenant auraient pu contrebalancer l'élan anglais. Reste maintenant à imaginer Sisyphe heureux sur les flancs du Puy de Dôme à cracher ses raisins de Corinthe.

Nous voilà récompensés de notre longue attente. Surgissent Montauban-Agen en ProD2, Toulon-Castres et Montpellier-Racing, sans oublier Stade Français - Cardiff placé sous le signe du président puisque son premier voyage est pour l'Allemagne. Monte le parfum de phase finale sans lequel ce sport ne serait pas tout à fait lui-même. Nous qui cherchons l'excellence et l'élévation sommes au moins rassurés sur un point : le rugby n'est pas mort avec le professionnalisme car il déborde encore.