samedi 12 mai 2018

Bilbao à la fête

Pour parvenir à se hisser sur la dernière marche européenne il a manqué sous le pluie au Racing 92 un ballon derrière un ruck, un dégagement en touche et un drop-goal face aux poteaux. A la fois peu et beaucoup dans un match verrouillé par les défenses au cœur d'un écrin joyeux. Le rugby n'est pas un spectacle. Sinon, il y a l'opéra, le théâtre... Pour la puissance des alexandrins et l'originalité d'une mise en scène contemporaine suis allé à l'Odéon voir Bérénice la semaine dernière. Bilbao ? Pour le rugby dans toute l'acceptation du terme, sans doute l'un de mes meilleurs souvenirs de finale européenne depuis 1996. Pour le suspense, l'intensité, la majesté du stade, la sportivité du public, les bérets basques made in Showbiz portés par les joueurs à leur entrée sur le terrain, la fête autour, la beauté du pays basque.

San Mamès est situé à une portée de drop du musée Guggenheim et les habitants de Bilbao craignaient le pire : avant d'accueillir les finales de Coupes d'Europe, Challenge et Champions, ils avaient assisté, calfeutrés derrière leurs fenêtres, au déferlement des fadas marseillais et des hordes russes de Kiev, laissant le centre-ville de la cité basque à moitié détruit. Grande fut leur surprise quand ils virent des supporteurs venus des toutes les provinces d'Espagne et d'au moins vingt clubs d'Europe fraterniser au bar et dans les rues.

Dès le vendredi, tous les maillots de rugby disponibles coloraient les avenues de Bilbao, et les accents, du plus chantant au plus rocailleux, formaient la mosaïque du rugby de l'hémisphère nord dans ce qu'il a de plus fraternel. Pas un angle de rue, une place, un parc d'où ne sortaient des chants, des rires, quelques accords de musique. Un vrai bonheur ovale pour la première fois que les trophées européens étaient décernés en dehors des zones traditionnelles, Irlande, Grande-Bretagne et France.

A l'occasion des deux finales - Cardiff-Gloucester et Leinster-Racing 92, les amateurs de football, et ils étaient nombreux dans un San Mamès hérissé de poteaux de rugby aux couleurs du pays basque, avouaient avoir pris une leçon de sportivité : pas un mot de la part des joueurs aux arbitres quelle que soit leur décision, des chocs telluriques et des plaquages destructeurs sans le moindre geste d'énervement ou de frustration. Ils avaient un mot à la bouche en même temps qu'ils vidaient leurs pintes : chevaleresque. Au pays de Cervantès, ça a du sens.

Pendant que Grenoble atomisait Oyonnax et prouvait que la ProD2 n'est pas un enfer ni même un purgatoire mais bien une compétition de qualité qu'il est possible d'apprécier quand on sature de Trop 14, les Russes d'Enisei venaient à bout des Allemands d'Heidelberg, l'ancien club du président Wild. L'Europe en paix est une construction à chérir, surtout après avoir visité, recueilli, le musée de la paix à Guernica et croisé des amoureux entrelacés au creux de la sculpture monumentale d'Henry Moore sur les hauteurs de la ville hier détruite et aujourd'hui lumineuse.

Voyez le tableau : Guernica s'est imposé naguère comme le grand club de rugby du moment : Pedro nous précise qu'il s'agit d'Ordizia, désormais. Dont acte. Le gouvernement de cette province souhaiterait créer une ligue basque transfrontalière à l'horizon 2020, ce qui prolonge la montée en puissance de l'équipe nationale espagnole qui a failli se qualifier directement pour la Coupe du monde 2019 au Japon, n'était un arbitrage roumain plus que suspect et une fin de match houleuse indigne du rang international qui vaut aux joueurs espagnols, la plupart français, de perdre toute possibilité de faire entendre leur voix à force d'avoir trop et mal gueulé.

C'était historique, donc et en deux finales, San Mamès mérite en Ovalie son surnom de Catedral - comme le temple de Twickenham a gagné le sien au fil de l'histoire - pour ses tribunes vertigineuses montant dans le ciel à la façon des stades argentins et son silence respectueux sur les tentatives de tirs au but. Cette œuvre d'art sur les hauteurs de la ville en viendrait presque à plonger le musée Guggenheim et ses façades dorées dans son ombre tant elle s'est construite de mille intensités.

dimanche 6 mai 2018

Bouclier que voilà

En déplaçant leur équipe réserve respectivement à Pau, à Vannes contre Agen et à Clermont, les clubs du haut de gamme (Toulon, Racing 92, Toulouse) ont dessiné sans morgue le contour de ce que l'on nomme l'élite et que nous n'arrivons pas vraiment à définir. Et bien voilà, c'est fait... Se dire d'élite, c'est terminer sans stress un marathon de vingt-six matches en s'arrangeant au dernier moment avec les JIFF pour bien faire "merde in France", ainsi que le chante Jacques Dutronc.

Les autres ? Ils étaient vraiment dans le caca, eux, et jusqu'au goût. Ambitieux désarçonnés qui rêvaient de barrage, Pau et La Rochelle l'ont emporté pour rien face à la Nationale B de Toulon et devant un décevant Stade Français ; d'ailleurs, à ce sujet, on imagine que la première tâche du coach bok Heyneke Meyer va être d'acheter des mains à l'intersaison tellement ses bons joueurs de ballon se comptent sur les doigts gourds.

Privés de Colin Slade et de Steffon Armitage, les Béarnais n'auraient de toute façon pas été très loin. Ils le savaient, d'où leur absence de regrets au moment de descendre sur le quai. Restent les Rochelais. Comment une équipe demi-finaliste battue d'un drop de contrebandier à Marseille peut-elle gâcher ainsi une occasion de s'inscrire sur la durée en tête de la hiérarchie après être monté un temps à la première place du classement ? On vous explique.

Le discours d'un coach à ses joueurs ne dure vraiment que trois saisons. Sauf à s'appeler Guy Novès, exception notable qui confirme la règle et raconte la dimension du bonhomme dans le paysage managérial français et ovale. Il semble donc que le temps de paroles (très fortes et particulièrement sonores, les paroles) du très exigeant Collazo dans le vestiaire rochelais dépasse désormais la date de péremption et commence à lasser.

Mais surtout, sans Botia, sans ouvreur et avec un Vito dévitalisé, le Stade Rochelais a rejoint l'ordinaire - coups de boutoir, grosse mêlée, ballon porté - qui était le sien il y a une poignée de saisons. Le club, lui, se porte magnifiquement bien, au point d'être aujourd'hui un modèle de développement, de pérennité économique, de lien social, d'engouement populaire. Mais le jeu n'a pas suivi cette courbe exponentielle de croissance.

Cette dernière journée occasionnait aussi deux jubilés : Julien Pierre à Pau et Aurélien Rougerie à Clermont. Deux atypiques : l'un philanthrope, l'autre fidèle. En Auvergne, d'ailleurs, le match s'est carrément arrêté, les joueurs des deux équipes improvisant une haie d'honneur pour la sortie avant terme du prince Bibendum dans un Michelin gonflé d'émotions. La der de Rémi Talès, elle, est passé inaperçue. Tout comme l'essai du record de Vincent Clerc - cent et un en vingt ans de carrière -, cadeau de Hugo Bonneval dans l'en-but palois pour l'ensemble d'une œuvre filante.

Maintenant, ils ne sont plus que six pour la phase finale : Montpellier, Racing 92, Toulouse, Toulon, Lyon et Castres. Vingt-six fois sept matches sous la canicule et la neige, la pluie, le vent, le froid pour en arriver là. Les choses sérieuses commencent enfin et se termineront début juin tandis qu'Oyonnax va lutter à Grenoble pour rester dans cette jungle de nantis qui creusent ensemble 25 millions d'euros de déficit à l'année après que Perpignan ait tout fait, dimanche dernier, pour y revenir. Le Top 14 est une fusée : il faut juste savoir dans quel étage se situer.

Quand on regarde sur le côté (pas en haut parce qu'il n'y a rien de transcendant dans le Top 14 sauf peut-être en finale quelque fois par chance), ce sport de balle ovale est autant une source de profits qu'une caisse de résonnance. Mais le rugby - et on l'aime - c'est surtout le "Tournoi Touch Rugby Mixte à 5" organisé le 2 juin au Bouscat et soutenu sur les réseaux sociaux (#un8pourwill) par Kudekask (aka Julien Lafon) qui se mobilise pour lutter contre la maladie de Charcot (pour faire un don https://www.slafr.fr/.)  "Raffut" (éditions Inculte), c'est aussi le livre témoignage poignant et supplément à larmes d'un artiste-éducateur-bloggeur, Philippe de Jonckheere. Nous voilà à l'abri de l'amertume derrière leur bouclier.