lundi 26 juin 2017

Devoir d’exigence

Adolphe Jauréguy l’attestait, et il n’y a aucune raison de ne pas le croire : quand l’écrivain anglais Rudyard Kipling s’est mis à la rédaction du Livre de la Jungle, il a fortement pensé aux Français quand il s’est agi de trouver puis de creuser les caractéristiques des Bandar Log, ce peuple des singes tant vilipendé dans l’ouvrage. Ils sont décrits, ces Bandar Log (qu’on pourrait traduire par «bande de bûches», au sens d’abrutis), comme instables, velléitaires, colériques, excités pour un rien. Des parias des îles, pour paraphraser John Conrad, son contemporain, ostracisés par le peuple de la jungle.
Les Anglais qui se targuent à juste titre d’avoir inventé le premier Parlement politique occidental tout en ayant créé leur propre religion ont une expression pour traiter par le plus profond mépris les peuplades guère dignes d’intérêt : «Sans foi ni loi». Les Bandar Log n’ont aucun credo, pas de contrat social ni de code civil, pas de roi ni de chef. Ou plutôt ils en ont beaucoup. Trop. Ce qui génère une cacophonie d’imprécations laquelle les empêche finalement de mener à bien leurs projets. Aucune de leurs ambitions collectives ne dépasse le stade de l’esquisse.
Et puis surtout ils parlent fort, souvent, à contre temps, à tort et à travers, chacun revendiquant le droit de s’exprimer pour attirer l’attention sur lui. Dans ce microcosme qu’est la jungle et ses animaux - comme le sera plus tard la fameuse ferme de George Orwell peuplée de basse-cour - les Bandar Log comptent pour partie négligeable: personne ne leur prête la moindre attention. De là à imaginer Marcoussis en Grotte Froide il n’y a qu’un pas. 

Tout comme il est tentant de voir bientôt Fabien Galthié en Mowgli fabriquer un toit ovale pour abriter le XV de France des grosses déconvenues du tonneau de celles qui viennent de plomber, pour notre plus grand désespoir, la tournée de ce mois de juin en Afrique du Sud. King Louis, avec ses percussions frontales, n’y pouvait mais. Ni lui ni ce Serin, oiseau de bonne augure vite déplumé à Durban. Les Tricolores reviennent penauds, contrits, martyrisés, humiliés. En vrac comme en kit à reconstruire, et on leur souhaite de bonnes vacances. Franchement. Ils ont dix semaines, une première, pour se laver la tête et se durcir la couenne.

Parce qu’en novembre, qu’ils le sachent, ils vont en baver.  Avec la réception du Japon, de l’Afrique du Sud - heure de vérité - et deux tests face aux All Blacks, le président de la FFR, Bernie 1er, a demandé trois succès. Rien de moins. Sinon… Et bien sinon, il y a aura du changement dans le staff. Mais pas seulement. Une remise en question du jeu proposé et des réajustements dans le choix des sélectionnés. Guy Novès, dixit Laporte, n’est pas menacé mais c’est justement parce que ça a été répété trois fois en une semaine que la situation de l’entraîneur national n’a jamais été aussi fragile.
Comme dans les années soixante avec Albert Ferrasse et Guy Basquet, la FFR s’est dotée d’un duo de dirigistes : Laporte et Simon. Et pas toujours dans cet ordre-là. A l’ancien pilier protéiforme le marketing, la communication et la supervision de toutes les équipes de France. Ca pèse. A l’ancien demi de mêlée filiforme le reste et surtout les médias, histoire de bien marteler son discours et ses attentes. Vous pouvez suivre leurs aventures sur Twitter comme si vous y étiez. On dirait un show de télé réalité : là Simon devant les vagues de l’Océan Indien, ici Laporte en survêtement à sa descente d’avion.
«Pour l’instant». L’expression, qui précède désormais le discours présidentiel concernant le blanc-seing de Novès, pèse une épée de Damoclès sur le staff bleu. Un an et demi que la bande des quatre trime sur un projet de jeu. Et le néant. Zéro pointé. Une combinaison en deux cent quarante minutes – essai de Spedding à Durban. C’est pauvre. Sans oublier un double déficit criant en défense et en conquête, où la fragilité le dispute au manque d’intelligence.
Contrairement à une soixantaine d’élèves de Terminale obligés de repasser mercredi une partie de leur baccalauréat une semaine après la fin supposée des épreuves à cause d'un vol de copies, l’avantage avec cette tournée de naufragés c’est qu’elle est terminée. Dépassée. Il y a tellement d’éléments positifs à en retirer, si on écoute Novès, qu’on est bien sot de ne pas les avoir captés. A commencer par des pistes de travail. Mais Qu’ont-il fait depuis un an et demi ? Rien puisqu’à les entendre, ils vont démarrer maintenant après avoir enfin mesuré l’écart qui les sépare du haut niveau. Jamais XV de France n’avait eu autant de temps à passer groupé. On frisonne d’effroi à l’idée d’imaginer qu’il va en avoir davantage, du temps, derrière les grillages de Marcoussis à huis clos.
Pour ajouter à la déception, j’apprends en lisant la chronique de mon ami Olivier Margot dans Midi-Olympique – les langues se délient avec le temps, il faut juste tendre l’oreille au bon moment – que Yoann Maestri et Yoann Huget s’étaient plaints auprès de leur coach, Philippe Saint-André, de l’exigence, trop élevée, trop intense pour eux de leur capitaine de l’époque (c’était en 2015, avant le coup d’envoi de la Coupe du monde), l’irréprochable Thierry Dusautoir. Nous évoquions cela il y a peu sur ce blog et c’est bien d’exigence dont cette petite génération bleue manque le plus.
Elle n’a rien produit dans l’hémisphère sud depuis 2009, rien gagné depuis le Grand Chelem 2010, rien montré dans le Tournoi des 6 Nations ni ailleurs depuis trois mandats d’entraîneurs. Mais elle sait se plaindre quand un de ses plus grands capitaines, joueur emblématique à défaut d’être charismatique, leader par l’exemple, lui intime l’ordre d’engagement. Génération dorée que celle-là avec sa convention de sénateurs et son train de jeu qui va à la même vitesse. Génération déboussolée qui ne supporte pas la critique, en témoigne l’ire du capitaine Guirado à l’encontre de notre confrère Vincent Péré-Lahaille via Twitter, pour lequel on écrit malheureusement plus vite qu’on ne pense.
En cet été commençant, on pourra au moins dire qu’on a vu jouer les All Blacks. Qu’au moment où s’affadissait le bleu de France nous partagions l’avènement de géants comme Richie McCaw, Ma’a Nonu, Dan Carter, Conrad Smith, Owen Franks, Kieran Read, Brodie Retallick, Aaron Smith puis Beauden Barrett, Rieko Ioane, Codie Taylor…  Ioane, justement. Sa famille a spontanément hébergé la veille du premier test à l'Eden Park d'Auckland tel supporteur des Lions, un Anglais dénommé Alex Edwards, qui allait dormir dans sa voiture sur le parking d’en face. Si ça n’est pas esprit rugby, ça !

mardi 20 juin 2017

La tête bleue


Samedi c'est rugby. De la même façon, noir c'est noir, et il y a peu d'espoirs pour les Lions britanniques et irlandais de remporter ce premier rendez-vous tellement la performance néo-zélandaise face aux Samoa, vendredi dernier, fut digne d'une démonstration de science physique, technique et stratégique au tableau. Pendant ce temps-là, le XV de France remonte sur les hauts plateaux du Veld pour affronter une troisième et dernière fois des Springboks qui viennent de remporter à ses dépens la série de tests, et tout le monde s'en fout.

La consolante, c'est bon pour les perdants, histoire de leur passer un peu de baume sur la bosse. Alors bien sûr on regardera ça mais d'un oeil distant. Il y aura deux gamins prometteurs à suivre - Antoine Dupont et Damian Penaud - et ça fait peu. On craint surtout qu'une troisième déculottée nous éloigne un peu plus de cette équipe composée de joueurs qui ne savent pas prendre la bonne décision dans l'instant et à intensité maximum - ce qui est la marque du haut niveau. Des joueurs qui font des promesses et ne savent pas les tenir.

Ils ne peuvent pas les tenir, ces promesses, car ils ne savent pas à quoi ils jouent. Tautor, qui accompagne les sélections de jeunes en Midi-Pyrénées, nous avait alerté sur ce sujet lors du Quinconces de Trignac, il y a peu, surpris et déçu qu'il était de voir des gamins s'exprimer en sabir, réfléchir à moitié et ne pas savoir ce qu'ils faisaient et surtout pourquoi ils le faisaient.

Voilà qui nous ramène au travail de fond effectué par les dirigeants néo-zélandais en direction de leurs formateurs bénévoles en créant Small Blacks, guide spécifique destiné à l'encadrement des jeunes pousses kiwis dès l'âge de six ans. Toutes ces incidences cruciales, nous les évoquons en détail sur Côté Ouvert depuis plus d'un an. C'est pourquoi le fiasco bleu nous fait mal, d'autant plus mal que mis à part la finale de Coupe du monde 2011 qui cache la misère, le XV de France va de naufrages en déroutes depuis sept saisons.

Les All Blacks, qui ont su lier les cultures maori et anglo-saxonne, le combat et l'organisation, pour en faire un cocktail détonnant dominent, eux, le rugby mondial depuis plus d'un siècle. A l'exception de l'après-guerre, la seconde, trou noir qu'ils mirent à profit pour créer, via Charlie Saxton et Fred Allen, la règle des trois P si précise qu'elle reste encore aujourd'hui d'actualité : maîtrise du ballon, placement des joueurs, rythme partout. Nous, en France, ce serait plutôt les trois pètes : pète aux cervicales, pète au casque et pet dans l'eau.

Pour les meilleurs joueurs du monde, il n'y a pas de petite tâche, et l'humilité se niche partout à tout moment. Jamais ils ne se satisfont de ce qui fonctionne et cherchent toujours de nouvelles formes de jeu afin de rester en position de force. Aux questions «Qui, quoi, quand, où et comment ?», ils préfèrent «pourquoi», générateur de réflexion. Quand ils s'entraînent, ce n'est pas pour réciter les combinaisons proposées et apprises mais pour se préparer à gagner. En toute occasion, ils gardent le contrôle de leurs émotions : ce qu'ils appellent avoir «la tête bleue».

Ce dont souffrent les Tricolores depuis plusieurs saisons, c'est un déficit d'identité, de croyances en eux-mêmes et sans doute aussi de respect d'eux-mêmes. Savent-ils au moins pourquoi ils portent le maillot bleu-blanc-rouge ? Quel est leur but, sur le terrain ? Quelle responsabilité leur incombe ? Ont-ils le courage d'écouter leur coeur, de suivre leur intuition ? Ont-ils même une aspiration ? J'ai plutôt l'impression que dans leur grande majorité ils s'intéressent à ce qu'on dit d'eux, à ce qu'on écrit sur eux, à ce qu'on voit d'eux. Ils sont en surface, ne savent pas grand choses des profondeurs.

Jouer au rugby ne se différencie pas vraiment de notre chemin de vie, quel qu'il soit. Nous avons toutes et tous un objectif, un rêve, une étoile à laquelle accrocher notre charrue ou vers laquelle se diriger. Et quand nous avons bien entamé ce voyage, nous nous apercevons que le plus important n'est pas d'atteindre notre idéal mais d'y rester le plus fidèle possible compte tenu des vicissitudes, des écueils et des barrières qui nous entourent ou se placent sur notre passage au long de l'existence.
Cette existence, profitons-en à chaque instant. Cueillons le jour. Apprivoisons l'éphémère, fugace par définition. Il avait cinquante-cinq ans et vient de partir. Eric Melville. Le plus agréable des hommes, le plus dur des avants que je connaisse. Son coeur a lâché d'un seul coup. Il en avait pour mille, du coeur, et pour mille ans. Altruiste, généreux, il ne se payait pas de mots. Premier Sud-Africain à avoir porté le maillot tricolore - c'était en 1990 - il avait finalement choisi Toulon parce que mont Faron lui rappelait la Table Mountain et le jeu du RCT celui des Afrikaans, rugueux, jeu de défis à relever.

Le concernant, personne ne s'est jamais posé la question de savoir s'il chantait ou pas La Marseillaise, s'il était «étranger» d'ici ou de là. Il a naturellement joué pour le XV de France. Daniel Herrero puis Jacques Fouroux avaient vu ce qu'il pouvait apporter. «Le meilleur», a toujours reconnu Eric Champ. Hier encore, ému, le Grand me rappelait ce qu'Eric représentait pour sa génération, championne de France en 1987, et la suivante, celle de 1992. De Manu Diaz à Yann Delaigue, tous pleurent plus qu'un coéquipier, un ami. Champ ajoute : «On se dit frère, entre nous, sur la rade, quand on a joué au rugby et porté le maillot du ErCéTé... Je crois bien que ce mot, frère, a été choisi pour Eric Melville.»

Eric Melville, surnommé Barabbas, vivait le rugby pleinement, sans fard, mais ne rêvait que d'une chose : affronter l'Afrique du Sud, son pays d'origine. Ca tombe bien, ils y sont, les Tricolores, en Afrique du Sud. Ils y sont mals, sans doute, mais ils y sont. Alors s'ils ne savent pas à quoi jouer, au moins qu'ils sachent pour qui jouer. Ce serait bien. En mémoire d'un mec qui aurait tellement aimé être à leur place, plein de vie et de sève, coeur battant. Et sa grosse pogne sur le ballon.